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Les vagues silencieuses de l’entre deux mondes

Les vagues silencieuses de l’entre deux mondes

 

En mars dernier, nous  éprouvions une forme de sidération suite à l’annonce du confinement. Ensuite, cet épisode fut le catalyseur d’un profond questionnement (en partie inachevé) sur les causes de la crise, les responsabilités partagées mais aussi sur les dysfonctionnements révélés. Le temps du questionnement laissa un peu trop rapidement la place au temps de la prospective. De nombreux récits et manifestes firent alors leur apparition sur les enseignements à tirer, l’idée selon laquelle cette période allait amener des changements profonds et immédiats. [0]  Plus rien ne serait jamais pareil dans le fameux « monde d’après ». Cette expression, encore largement utilisée, est porteuse d’espoir pour certains, berceau d’illusion pour d’autres.

 

En septembre 2020, une chose est sûre : le monde d’après n’est pas encore là et le monde d’avant semble loin derrière nous. Nous  sommes  pour ainsi dire bloqués dans  « l’entre deux mondes ».

 

Une grande source de déconvenue a été de s’imaginer un instant que nous pourrions caractériser finement ce moment de basculement entre l’avant et l’après. Nous avons peut être fantasmé la sortie de crise comme une limite distincte, cette ligne d’arrivée qui, une fois franchie, nous aurait tiré d’affaire. Elle reste à ce jour encore floue et lointaine.

Force est de constater que nous sommes entrés dans une période dans laquelle les facteurs d’incertitudes ne se sont pas dissipés. Bien au contraire, il semble qu’ils se soient accentués. À l’image des verres de lunettes qui s’embuent sous l’effet du masque porté, on éprouve de grandes difficultés à y voir clair et à s’orienter.

 

Ce « flou » existe également sur les priorités à donner. Les nombreux chiffres relayés dans les médias, la multiplicité des études scientifiques (parfois contradictoires ou contestées) n’améliorent guère notre capacité à objectiver la situation. En particulier, nous ne savons plus vraiment quelle place et quelle importance donner à l’épidémie face aux autres vulnérabilités que la crise a révélées ou accentuées.

Si la concentration de l’attention vers la crise du Covid 19 était légitime pour organiser les réponses dans les premiers temps de l’épidémie, nous faisons désormais le constat qu’elle ne peut tourner à l’obsession avec le risque d’occulter d’autres vagues moins visibles dont les conséquences sanitaires sont tout aussi redoutables.

 

La vague des précarités renforcées.

Nous pensons en premier lieu à la vague de précarisation qui a déferlé sur les populations les plus vulnérables.

A l’échelle mondiale, la brutale récession économique a déjà fait basculer des millions de personnes dans le dénuement. La Fédération européenne des banques alimentaires estime l’augmentation de la demande de 25 % à 30 % en Europe de l’Ouest depuis mars dernier [1]. En Seine Saint Denis, on peut s’inquiéter que près de 4000 étudiants n’aient pas retrouvé le chemin de l’école [2].

 

La vague des pathologies délaissées.

Portons attention également à la vague déjà constatée en Chine de fragilisation des personnes malades non atteintes du Covid. Ces populations atteintes de maladies chroniques ou non ont été soumises à une baisse de prise en charge et de consultation dont les répercussions sont encore mal connues [3]. L’hôpital fait désormais peur et a pu mettre à distance une partie de ses patients. Comment ne pas mentionner également la vague de fragilisation de la santé mentale qui s’est très largement manifestée au sortir du confinement ? Selon une étude menée par Santé Publique France [4], les indicateurs de santé mentale (dépression, anxiété, problème de sommeil) ont explosé depuis mars et se maintiennent encore à des niveaux préoccupants. Cette vague cible particulièrement les étudiants, les populations à faible revenu et les personnes âgées.

 

La vague du climat déréglé

Enfin, évoquons les prémices de la vague liée au dérèglement climatique. Nous venons de vivre une nouvelle fois l’un des étés les plus chauds des relevés météorologiques existants ou peut-être, qui sait,  «le plus frais des vingt prochaines années ». En Belgique par exemple, l’épisode caniculaire du mois d’août semble avoir provoqué plus de décès prématurés que le coronavirus [5]. Les images postapocalyptiques du Golden Gate Bridge à San Francisco dont la région a été soumise à de violents incendies début septembre en sont également une illustration marquante [6].

 

Comment s’orienter dans cette « houle » de vulnérabilités ? La multiplicité de ces vagues dont les conséquences semblent inscrites sur le temps long, laisse penser que le calme plat n’est pas pour demain. Ouvrir les yeux sur ces différentes alertes en sortant du mono-indicateur Covid semble indispensable pour guider les choix.

Nous sommes confrontés de plein fouet à la complexité de la notion de santé collective qui ne se réduit pas à la somme des santés individuelles. Dans l’extrait d’entretien publié sur le site de la Fondation, Denis Bard  évoque à juste titre que « ce qui fait la santé, c’est en pratique une myriade de micro-influences». Qu’il s’agisse d’urbanisme ou de politique publique, la réponse à donner doit être appréciée selon le contexte socio-sanitaire local et ne doit plus se construire sur une négation de la vulnérabilité.

 

Pour pouvoir s’orienter, nous devrons sans doute commencer par changer de lunettes sur la ville : établir un diagnostic partagé de cette vulnérabilité collective qui entre en résonnance avec le vécu des habitants en y associant une grande diversité d’acteurs et de disciplines.

 

[0] Source : https://wakelet.com/@PUCA_veillecovid19

[1] Source : https://www.santepubliquefrance.fr/etudes-et-enquetes/covid-19-une-enquete-pour-suivre-l-evolution-des-comportements-et-de-la-sante-mentale-pendant-l-epidemie#block-249162

[2] Source : https://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/rentree-en-seine-saint-denis-ou-sont-passes-les-3900-ecoliers-qui-manquent-a-l-appel-06-09-2020-8379741.php

[3] Source : https://www.ifop.com/publication/le-temps-du-covid-et-apres-continuation-des-soins-et-perspectives-de-consultation/

[4] Source : https://www.santepubliquefrance.fr/etudes-et-enquetes/covid-19-une-enquete-pour-suivre-l-evolution-des-comportements-et-de-la-sante-mentale-pendant-l-epidemie#block-249162

[5] Source :  https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_en-aout-la-chaleur-a-plus-tue-que-le-covid-19?id=10574811

[6] Source : https://observers.france24.com/fr/20200910-ciel-rouge-ambiance-apocalyptique-incendies-californie-images-amateur