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Le retour de l’espace ouvert ?

À l’heure du confinement, le défi de la réappropriation du « dehors » dans le respect des règles de « distanciation physique »[1] est de taille. À Paris, comme dans la plupart des grandes métropoles, la taille des trottoirs [2] (  inférieur à 1,5 m en moyenne en France ) et l’encombrement de l’espace public par tout un tas de dispositifs ( bornes, potelets, arceaux, boitiers électriques,  véhicules, etc…) ne permettent pas la reprise sereine de la vie sociale en extérieur. Car loin de n’être que des espaces utilitaires, la rue, le passage, la place, le parvis, le trottoir, tout ce qui se passe entre les bâtiments… sont avant tout des lieux de partage, de rencontre, de convivialité, de contemplation et d’indétermination.

 

La question qui semble s’imposer aujourd’hui aux acteurs de la production de la ville est : comment restituer massivement de l’espace public “capable”, susceptible d’être à la fois un lieu d’échanges et de reprise de l’activité économique de proximité ? Un début de réponse consisterait à accepter que densité et spatialité sont indissociables.

 

En ville dense, les acteurs publics, privés et les citoyens partagent la gouvernance collective des espaces partagés. Mais l’arbitrage a longtemps semblé se faire à la défaveur du citoyen. Pourtant, le changement de paradigme en cours est marqué par ce passage obligé d’un monde concentré à un monde mieux distribué – entre espaces de vie publique et espaces de vie privée. Dans une civilisation majoritairement urbanisé à l’horizon 2050, le sujet de la densité « acceptable » est un enjeu crucial.

 

Lors de mes recherches sur l’urbanisme de dalle, publiées en 2019 aux éditions du Moniteur[3], j’ai eu l’occasion d’en interroger certains concepteurs. Ces derniers ne se revendiquaient pas directement de la Charte d’Athènes qui cherchait à « réfuter en bloc l’alignement à la rue », mais ils voyaient plutôt dans l’après-guerre, qui révéla encore plus l’insalubrité des villes (maladies respiratoires, habitat décrépit ou en ruines, etc…), des opportunités de reconstruction d’un espace « ouvert ».

Bien que fortement discrédité, cette approche de la spatialité où il est question de gestion des flux et des circulations, de mixité de fonctions programmatiques, de changement d’échelle, de partage d’espaces privés et publics, d’échanges, a soudainement révélé ses qualités.

 

 

 

Carte répertoriant les trottoirs « fréquentables » post-déconfinement.

On y constate que la dalle n’y est plus si indésirable.

© APUR et Vraiment Vraiment.

 

 

Il ne s’agit pas d’en faire l’apologie, mais bien de comprendre que la dalle laisse place à la déambulation et à la convivialité urbaine. Elle protège le piéton du bruit, de la pollution, des voitures… mais pas seulement. Elle révèle la façon dont cette approche spatiale favorise l’aménité en cette période post-crise .

« Aménité » – du latin amoenitas (charme) – signifie à la fois l’amabilité et la douceur dans l’attitude de quelqu’un et, pour un lieu, son agrément. Au-delà de l’étymologie, ce terme porte un ensemble de valeurs matérielles ( ressources, espaces ) et immatérielles ( culture, traditions locales ) attachées à nos territoires et qui « marquent » leur attractivité, et leur capacité à créer des liens, à favoriser la justice sociale et l’intégration culturelle. A Beaugrenelle, dans le 15e arrondissement de Paris, les habitants des tours proclament habiter dans des « villages verticaux », et ils profitent d’un espace de promenade calme et sécurisé de 2,5 km de long désormais végétalisé. A l’heure du discours sur la flexibilité et la réversibilité, il faut observer cet espace non pas comme un vide parmi des pleins mais bien comme reconfigurable, et mutable.

 

Ill. Banc refuge de biodiversité par Sineu Graff. © Sineu Graff.

 

L’urbanisme tactique peut être aujourd’hui considéré comme un moyen efficace de réaliser cette nécessaire transition dans la façon de dynamiser la conception de nos espaces de vie en commun. Le confinement a fait émerger des initiatives spontanées fortes de soutien et de solidarité, et a permis d’expérimenter sans crainte une cohabitation plus si naturelle entre voisins des grandes villes.  Les apéros « de fenêtres », les jeux d’échecs entre « bâtiments », la solidarité de rondes de proximité pour les SDF, l’espace retrouvé dans les rues vidées de leurs voitures.

T-PK. Dispositifs de terrasses temporaires sur place de parkings, dessinés par le collectif Design for CollectiVe[4], avril 2020.

 

Cette forme d’acupuncture urbaine utilisent des moyens temporaires et peu coûteux pour changer subtilement l’espace public. Et ce pendant une courte période, pour répondre à une période de crise par exemple. Si les habitants apprécient les changements, tant mieux ! Peut-être seront-ils bientôt appliqués de manière permanente. A contrario, si ceux-ci n’aiment pas les modifications envisagées, ou ont des suggestions positives sur la façon dont elles peuvent être mises en œuvre, c’est également une bonne chose : des millions d’euros n’auront pas été gaspillés sur un changement permanent et d’autres tests pourront être réalisés pour trouver une meilleure conception, appréciée de tous.

 

La place du marché n’a rien de « magique ». Elle fait l’objet d’une programmation urbaine, même intuitive. L’urbanisme n’est pas affaire que de spécialistes, l’Urban Design en revanche si. Dans la culture anglo-saxonne, l’espace public y est considéré comme un espace défini à aménager et non pas un espace « ouvert » sans destination. Y sont alors agencés des dispositifs de diverses natures : esthétiques ( visuels, sonores, olfactifs ), d’usage ( mobilier urbain, harmonisation des terrasses,…) et parfois hybrides, complétés par une programmation, mais toujours avec l’idée de faciliter l’interaction entre le milieu et le piéton ( habitant, promeneur, touriste ).

 

 Retenue terre Steel Garden © Sineu Graff.

 

C’est dans cet esprit d’hybridation que Paris La Défense expérimente depuis 2012 de nouveaux mobiliers urbains à travers la biennale Forme Publique. C’est un évènement, tout autant qu’une occasion de faire évoluer l’offre de mobilier urbain au gré des nouvelles attentes des usagers de la dalle.

 

© Christine Hoarau-Beauval.

Historienne de la ville contemporaine, journaliste et conférencière.

Présidente de l’agence de médiation et de marketing territorial, Le Visiteur d’architecture.

 

[1] Dans son discours du 19 avril 2020, le premier ministre Édouard Philippe corrige de lui-même le terme de « distanciation sociale », lui préférant le terme de « distanciation physique ».

[2] Le 21 avril 2020, le blog vraiment vraiment publie une carte des trottoirs qui ne permettront pas de respecter la distanciation sociale à Paris (inférieur à 2,50m). Sur la base de données de l’APUR 2013 et d’OpenStreetMap.

[3] Hoarau-Beauval Christine, Urbanisme de dalle, urbanisme vertical : entre utopies et réalités, Le Moniteur, 2019.

[4] Collectif porté par l’agence Atelier Fois, des citoyens, des architectes, des chercheurs et des journalistes.