Blog

Cinquante-cinq jours improbables pour transformer la ville. Témoignage d’un parisien confiné par le COVID 19.

 

Ce printemps confiné a transformé Paris, la « ville monde » foisonnante, en une succession de quartiers limités à cent mètres de rayon. Cette période, débutée par un mouvement collectif de repli, a progressivement évolué avec un retour à une vie nouvelle. Chacun reclus chez soi a délaissé du jour au lendemain la ville que nous parcourions encore hier. L’absence d’activité humaine a métamorphosé et figé instantanément les rues et les boulevards en splendides décors de théâtre. Ce changement radical a précipité et mis à jour une atmosphère inédite où des manques et des absences sont apparus comme autant de préciosités ! Paris se révèle sous une tournure inattendue, voir inespérable.

 

Cette ville aux larges avenues, bien droites, aux perspectives parfaites, imaginées, construites par l’homme et pour l’homme, s’est vue désertée, délaissée, laissant le sentiment d’un vide morbide. Paris, ville fantôme, décor de film abandonné après tournage, prend la forme d’un malaise digne d’un film de science-fiction après une irradiation post cataclysme nucléaire. Une cité, frappée par un mal invisible d’où s’est retiré le sel de la vie humaine.

 

Le premier absent remarqué fut le bruit, celui du grondement sourd et permanent de la ville. Il n’a fallu que quelques journées, sans voitures, ni avions, pour que les sons hier inaudibles émergent. A rejailli rapidement ceux pépiant des hymnes à l’amour chantés par des chorales d’oiseaux dès le soleil levant. Ils sont accompagnés du foisonnement subtil des bruissements d’eau provenant ici d’une fontaine Wallace, là du vent dans les feuillages, et non loin du tintement d’une cloche encore jamais entendue. Ne manquait que le chant du coq à ce nouveau village !

 

La ville s’est clarifiée. Disparue la brume permanente trouble et inquiétante qui pèse sur la cité. L’air subitement purifié a atteint une qualité qu’EPAURIF n’aurait jamais pensé mesurer. Le vent d’est a renvoyé l’humidité vers l’Atlantique, laissant place à une transparence incroyable. Le bassin parisien s’est révélé limpide, rapprochant les collines de Clamart des carrières de Cormeilles en Parisis. Un zoom atmosphérique puissant a révélé les horizons du bassin parisien. Et la nuit, le ciel a enfin existé. Venus nous a fait les honneurs de sa présence et les étoiles se sont allumées comme jamais, rappelant leurs éternelles et pétillantes présences que l’observatoire de Cassini avait fini par oublier.

 

Et progressivement, après quelques jours, une nouvelle vie a gagné les rues. Les habitants se risquent à des sorties alimentaires, la tête reste basse et le regard fixe le sol, chacun détourne son chemin de celui de son voisin. Jamais les chiens n’ont autant promené leurs maîtres dans un rituel quotidien plusieurs fois répété, les mêlant aux joggers qui sillonnent vigoureusement, une heure durant, le bitume autours des parcs et jardins fermés.

 

Au bout de quinze jours, sous l’influence vitale des enfants en manque de mouvement, les familles en appartement sortent coloniser la rue devenue libre et sécure. Cet espace, sillonné de véhicules, d’ordinaire dangereux et craint devient le lieu de partage, d’instants de vie, de jeux, … Le vélo à petites roues tourne autour du rond-point, la partie de foot utilise toute la largeur de la chaussée, le skate-board slalome entre les poteaux du trottoir, … le sauteur à la corde s’installe à heure fixe à son poste d’exercice.

 

A 20 heures, la solidarité et la reconnaissance ont trouvé un nouveau rituel. Pendant que le journal d’information rabâche l’inquiétude, les doutes et l’angoisse d’une comptabilité morbide pesante, les fenêtres, elles, célèbrent et applaudissent la solidarité de tous avec les travailleurs qui maintiennent un service minimum quotidien et les personnels de santé. Notre société repose aussi sur des personnes invisibles et indispensables, comment mieux équilibrer le fruit de notre société en surrégime ?

 

Une pause inimaginable de cinquante-cinq jours, une réalité virtuelle et douce qui remplace la vie urbaine en Eden environnemental, un couvre-feu sans armes, qui questionne en profondeur la ville de demain et notre société. Comment cet équilibre entre économie urbaine et vie paisible peut-il s’ajuster ? Cette parenthèse dans nos vies recèle une expérience psychologique forte qui fonde, de fait, les bases d’une réflexion sur les gains et les pertes constatés. La qualité de vie serait-elle diamétralement opposée à l’économique ? L’environnement devrait-il se faire au détriment d’une vie sociale ?

 

Les habitudes et nos capacités d’adaptation ont rapidement évolué tout comme notre faculté à user des moyens de communication via internet.

 

Le système de santé a été éprouvé. Son harmonisation s’est révélée complexe, des établissements ont souffert de hautes pressions d’activité pendant que les autres espéraient les patients. Les approvisionnements ont manqué, la télémédecine a marqué de très nets progrès, convertissant les plus réticents à son usage modéré.

 

La culture vivante, seule susceptible de rétablir des communions de société et de maintenir nos esprits suffisamment ouverts pour imaginer le monde d’après, est la grande absente de cette période. La mise à disposition de contenus gratuits n’a pas compensé le vide culturel. Les artistes y sont allés de leur micro-média militants ou compatissants. De-ci de-là des musiciens ont fait profiter le quartier de leurs dons.

 

Cet épisode est une motivation supplémentaire et puissante, un véritable exemple pour imaginer ce que devrait ou pourrait être une ville différente. Elle s’envisage plus respectueuse des uns et des autres, où nos modes de vie laissent une place respectable à toutes les espèces vivantes, où les pollutions de l’air et sonore, reconnues comme facteurs de stress et défavorables à nos santés, peuvent se réduire de manière drastique. Cette période de perturbation profonde a agi comme le révélateur d’un possible à portée de main ! Il est donc concevable voire aisé de construire un monde différent où nos activités sociales s’accordent avec un environnement vertueux, où la ville et nos quartiers retrouvent cette échelle humaine plurielle, faite de proximité, d’activités, de services et de partage, pour améliorer notablement notre milieu vivant quotidien.

 

Les espaces verts délaissés ont permis aux herbes folles de gagner les allées derrière leurs grilles, preuve tangible que la nature reprend ses droits quand l’homme lui en laisse le loisir. Une nature vue par certains comme revancharde. Une nature qui nous alerte et nous somme de la reconnaître et de composer avec d’elle dans les années à venir.

 

Jérôme Bataille, architecte associé AIA Life Designers et membre Fondateur de la Fondation AIA